Un Japon qui inquiète Pékin
Le 7 novembre 2025, Sanae Takaichi a déclaré qu'une attaque contre des navires américains pour briser un blocus chinois de Taïwan pourrait obliger le Japon à intervenir militairement. Cette déclaration souligne la nouvelle importance que le Japon donne au concept de « situations menaçant sa survie » et reflète un changement vers une politique de défense plus affirmée, avec l’objectif de faire du Japon la septième puissance militaire mondiale. Pékin considère cette évolution comme une menace pesant sur la zone qu’il a contribué à créer il y a 80 ans avec les États-Unis, affirmant que la paix est une responsabilité partagée. Ces déclarations annoncent-elles une nouvelle alliance ou doivent-elles être perçues avec prudence, compte tenu du contexte géopolitique complexe ?
On November 7, 2025, Sanae Takaichi stated that an attack on US ships to break a Chinese blockade of Taiwan could force Japan to intervene militarily. This statement underscores Japan's new emphasis on the concept of “situations threatening its survival” and reflects a shift toward a more assertive defense policy, with the goal of making Japan the world's seventh-largest military power. Beijing views this development as a threat to the zone it helped create 80 years ago with the United States, asserting that peace is a shared responsibility. Do these statements herald a new alliance, or should they be viewed with caution, given the complex geopolitical context?
FAITS
Le 7 novembre 2025, une déclaration de la Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, laissant entendre qu’un blocus chinois de Taïwan pourrait mener à une « situation menaçant la survie » du Japon et contraindre Tokyo à déployer ses forces d’autodéfense, a suscité de vives réactions de Pékin. La Chine y a vu une remise en cause du statut de Taïwan par le Japon, ainsi qu’une conséquence de la remilitarisation du pays.
ENJEUX
Inquiète face à l’activisme militaire du Japon, évoquant le combat antifasciste mené avec les États-Unis il y a 80 ans, la Chine espère être entendue par Donald Trump. Elle envisage même une coopération avec l’Amérique en faveur de la paix.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Sanae Takaichi a également suggéré qu'une attaque contre les navires américains pour briser un blocus chinois sur Taïwan pourrait obliger Tokyo à intervenir militairement pour se défendre.
En évoquant ces scénarios, elle ne s’écartait pas du droit japonais, mais elle manquait à la prudence. Jusqu’ici, les dirigeants japonais avaient toujours évité de mentionner Taïwan lorsqu'ils évoquaient publiquement une atteinte à l’équilibre de la région, maintenant une ambiguïté stratégique que privilégiaient également les États-Unis, leur principal allié en matière de sécurité1.
Les propos de Sanae Takaichi, considérés comme provocateurs, ont été perçus par la Chine comme une allusion au statut de Taïwan, un sujet sensible. Pour Takaichi, il ne s’agissait que de définir la portée du concept de « situations menaçant la survie » du Japon, initialement limité à des attaques armées mettant en danger le pays. Cependant, depuis la loi sur la paix et la sécurité de 2015, ce cadre s’est élargi pour permettre aux forces d’autodéfense d’intervenir pour protéger un pays ami en difficulté, même sans menace directe sur le territoire japonais.
La réponse de Sanae Takaichi à Hiroshi Ogushi, député de l’opposition lui demandant de retirer ses propos, reflète leur interprétation. Elle affirme avoir « fait cette déclaration selon la position conventionnelle du gouvernement sur le concept de situations menaçant la survie » et refuse de retirer sa déclaration. Cependant, pour marquer sa prudence et distancer ses propos du sujet taiwanais, elle déclare qu’elle fera désormais preuve de plus de prudence avant d’évoquer de tels scénarios2.
Dans ces déclarations, seule importait la référence aux « situations menaçant la survie ». Taïwan était citée à titre d’exemple et ne méritait pas les protestations véhémentes, les mises en gardes et les mesures de rétorsion qui en ont résulté. Au demeurant, faut-il s’attarder sur les sanctions chinoises, la plus spectaculaire ayant été de mettre le holà aux voyages touristiques des Chinois au Japon. Ces sanctions, peu impactantes en comparaison des échanges économiques bilatéraux de 292 milliards de dollars en 2024 (soit 20 % du commerce mondial du Japon), n’altèrent pas le statut de la Chine comme premier partenaire commercial du Japon.
S’affirmer comme la septième puissance militaire au monde
Il faut donc revenir à ce qui est l’essentiel pour Sanae Takaichi, nouvelle dame de fer, admiratrice de Margaret Thatcher, qui entend donner toutes ses dimensions à la politique de défense et de sécurité du pays. « Une nouvelle ère », tel est le message qu’elle a porté lors de son élection.
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Avec le septième budget de défense dans le monde (entre celui de la France et du Royaume-Uni) et un arsenal couvrant tous les domaines militaires, de la mer à l’espace, le Japon peut s’appuyer sur les forces militaires les plus puissantes de la région indopacifique, à l’exception de la Chine. Jusqu’ici réservées à la protection du territoire national, ces forces pourraient désormais être déployées pour des objectifs éloignés. Des forces puissantes que le Japon, avec des budgets en forte progression jusqu’à l’exercice 2027 pour dépasser les 2 % du PIB et atteindre 3,5 % par la suite3, veut encore renforcer et dont il entend accroitre les capacités de projection pour qu’elles soient à même de donner toutes leur mesure.
C’est à ce renforcement militaire du Japon que l’on peut attribuer le déploiement du missile sol-air Type 03 Chū-SAM sur la base militaire de Yonaguni (située à environ 110 km au large de la côte est de Taïwan) suscitant l’ire de Pékin.

Un missile sol-air qui ne peut pas menacer directement la Chine
Le Japon envisage également l’ouverture de discussion sur la vente de ce même missile aux Philippines4. Une mini révolution, sachant que jusqu’à présent, il s’interdisait pratiquement toute vente d’armements. Actuellement 38e exportateur mondial, ses ventes d’armements représentent moins de 0,05 % des ventes françaises.
Les États-Unis à nouveau proches de la Chine ?
Le Japon, en train de se remilitariser, est perçu par la Chine comme une menace pesant sur la zone de paix qu'il a contribué à établir il y a 80 ans avec les États-Unis.
La dépêche de Reuters du 27 novembre, citant diverses sources officielles chinoises, notamment Le Quotidien du Peuple, rapporte que la Chine demande aux États-Unis de freiner le Japon pour éviter toute « action visant à relancer le militarisme ». Elle rappelle que, en tant que contributeurs majeurs à la victoire dans la seconde guerre mondiale et membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, la Chine et les États-Unis ont la responsabilité de préserver l’ordre international d’après-guerre, en s’opposant fermement à toute tentative de relancer le militarisme ou de compromettre la stabilité régionale et la paix mondiale, et invite ces deux pays à travailler ensemble pour sauvegarder la victoire de la seconde guerre mondiale5.
Toujours selon Le Quotidien du Peuple, « Le président Trump a reconnu le rôle important joué par la Chine dans la victoire de la seconde guerre mondiale et a exprimé sa compréhension quant à l’importance de la question taïwanaise pour la Chine »6. L’interprétation de cette déclaration, est incertaine car elle peut refléter une perception biaisée ou une interprétation libre de la conversation entre les deux présidents. Il faudra du temps pour confirmer la position réelle de Trump, qui demeure capable de surprises.
Selon deux sources gouvernementales japonaises citées par Reuters, après cet échange, Donald Trump aurait demandé à Sanae Takaichi d’éviter toute nouvelle escalade avec la Chine.
Edouard Valensi, Asie21
- Explainer: Why did Japan PM's Taiwan remarks cause such a stir?, Reuters, 11/11/2025
- Takaichi Declines to Withdraw Remark over Taiwan Contingency, Nippon.com, 10/11/2025
- Japan’s New Prime Minister Galvanizes Defense and Security, global Security Review,02-12-2025
- China bristles as Japan weighs missile export to Philippines, South China Morning Post, 02-12-2025
- China's top paper urges US to rein in Japan over Taiwan , Reuters, 27-11-2025
- Observer: China, US must jointly defend hard-won victories of WWII, Zhong Sheng, 28-11-2025