Une bombe atomique japonaise ?
Les experts internationaux s’accordent : le Japon a les capacités techniques et les compétences pour produire un engin nucléaire sous trois ans. Ce qui n’était qu’une éventualité, a pris consistance lorsqu’un membre de l’entourage de Sanae Takaichi a émis le souhait que le Japon possède une force de dissuasion nucléaire. Une déclaration qui aurait dû faire scandale, car la quasi-totalité des États dans le monde ont signé le traité du TNP qui interdit l’émergence de nouveaux états nucléaires. Cependant, cette déclaration n’a pas suscité de réaction notable : en Europe, le silence, aux États-Unis, un détournement de regard, et seule la Chine a exprimé une condamnation opportuniste. Si la fabrication d’une bombe japonaise était confirmée – le débat est ouvert sur ce point – cela signifierait l’émergence d’une nouvelle puissance nucléaire, et par là- même une nouvelle mise à mal, sinon la mise aux oubliettes, du traité sur la non-prolifération nucléaire.
International experts agree: Japan has the technical capabilities and expertise to produce a nuclear device within three years. What was once only a possibility became a reality when a member of Sanae Takaichi's entourage expressed the desire for Japan to possess a nuclear deterrent. This statement should have caused an uproar, as almost all countries in the world have signed the NPT treaty, which prohibits the emergence of new nuclear states. However, this statement did not elicit any notable reaction: in Europe, there was silence; in the United States, a look away; and only China expressed an opportunistic condemnation. If the manufacture of a Japanese bomb were to be confirmed – the debate on this point remains open – it would mean the emergence of a new nuclear power, and thus a further undermining, if not the complete abandonment, of the Nuclear Non-Proliferation Treaty.
FAITS
18 décembre 2025 : l’un des conseiller à la sécurité du gouvernement japonais déclare souhaiter que le Japon se dote d’un armement nucléaire propre.
ENJEUX
Pour Sanae Takaichi, espérer peut-être voir le Japon accéder au rang de puissance nucléaire
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
En décembre 2023, l’article À l’est du nouveau de La Lettre d’Asie211 avertissait que le Japon, disposant de plutonium et d’uranium enrichi en volumes suffisants, possédait aussi le savoir-faire nécessaire pour fabriquer des bombes, et pourrait rapidement assembler des engins si ce n’était pas déjà le cas. Ces propos sont aujourd’hui renforcés par des déclarations d’un proche de la Première ministre Sanae Takaichi, exprimant le souhait que le Japon franchisse le seuil nucléaire.
L’annonce et le démenti
Le 18 décembre 2025, un conseiller du Premier ministre japonais a déclaré que le pays devrait posséder des armes nucléaires, évoquant l’accumulation nucléaire chez ses voisins, la menace russe et la fiabilité incertaine de la dissuasion américaine.
La presse internationale s’est fait l’écho de la condamnation véhémente de cette déclaration par la Chine et la Corée du Nord. Pourtant, semaine après semaine, la perspective d’une bombe atomique japonaise laisse les gouvernements occidentaux indifférents.
En convainquant sa population que les menaces nucléaires environnantes justifient une telle démarche, en s’appuyant sur sa majorité parlementaire et en profitant du laisser-faire occidental, Sanae Takaichi pourrait espérer faire du Japon une puissance nucléaire. Si cela se produit, ce qui n’est actuellement qu’une éventualité deviendrait réalité.
L’annonce a surpris et été perçue par certains comme inappropriée ou incongrue. Les ministres de la Défense, Koizumi, et des Affaires étrangères, Motegi, l’on démentie. Le directeur de cabinet de la Première ministre, Minoru Kihara, a déclaré à la presse que le Japon « respectait les trois principes de non-prolifération nucléaire2 » et qu’il « continuerait à œuvrer en faveur d’un monde sans armes nucléaires ».
Le débat national sur la possession d’armes nucléaires reste récurrent. Selon une enquête menée par la Croix-Rouge japonaise en 2025, la majorité considérait que les armes nucléaires ne devaient être ni possédées ni utilisées bien que 32 % des adolescents considèrent leur possession inévitable. La presse japonaise de droite ne condamne pas la proposition, et dans un éditorial, le Sankei Shimbun avance que face aux menaces croissantes des pays voisins, aucune option pour protéger la population ne doit être exclue.
Une bombe sous trois ans
Les experts mondiaux s’accordent à dire que le Japon n’aurait pas de difficulté majeure à concevoir et assembler une bombe à fission.
En 2014, le Japon disposait de 9 tonnes de plutonium, suffisantes pour fabriquer des centaines de bombes. Il peut également produire des armes à base d’uranium fortement enrichi en s’appuyant sur le savoir-faire du groupe Japan Nuclear Fuel Limited (cf. encadré 1). Le pays possède des capacités en matière de missiles et d’ingénierie de précision pour concevoir une ogive de base et l’intégrer à un système de lancement existant ou à concevoir. Il est considéré comme une « puissance nucléaire latente », pouvant s’équiper rapidement, en moins de trois ans, pour concevoir une ogive et l’intégrer à un système de lancement3.
Le South China Morning Post rapporte que les experts nucléaires chinois estiment que le Japon possède à la fois la motivation politique et la capacité technique pour développer des armes nucléaires en moins de trois ans. Cet avertissement fait écho à celui d’Henry Kissinger qui, en 2023, déclarait que le Japon ambitionnait de retrouver son statut militaire d’avant-guerre lorsque l’occasion se présenterait, et qu’il pourrait devenir une puissance nucléaire d’ici cinq ans.4
Malgré l’engagement officiel du Japon à respecter les trois principes non nucléaires, il est suggéré que, dans le secret, le pays aurait commencé des études, rassemblé des compétences et développé une infrastructure industrielle pour fabriquer une bombe, à l’image de la France dans les années 1950 sous la Quatrième République, malgré une opposition politique forte. En 1960, la loi de programmation pour une force de dissuasion nucléaire a été adoptée en recourant au 49 alinéa 3.
Des observateurs soupçonneux trouveront dans l’annonce, en novembre 2025, d’une loi anti-espion, un signe des intentions nucléaires du Japon.5
Cachez cet engin que nous ne saurions voir
Si l’on se réfère au traité sur l’interdiction des armes nucléaires signé par le Japon, l’annonce du projet aurait dû émouvoir et laisser entrevoir la possibilité de sanctions.
- L’Occident ne s’émeut pas. En Europe, c’est le silence. Du côté américain, on détourne la tête. Un porte-parole du département d’État américain se contentera de déclarer au Japan Times : « Le Japon est un leader mondial et un partenaire précieux des États-Unis en matière de non-prolifération nucléaire ». Cette absence de condamnation est largement relayée par les médias japonais.
- La Chine, qui ne s’émeut pas outre mesure de l’éventualité d’une bombe japonaise, observe et analyse la situation tout en utilisant l’événement à des fins de politique étrangère. Pékin considère la déclaration d’un haut responsable japonais impliqué dans la sécurité nationale comme un « ballon d’essai calculé » pour tester la tolérance mondiale, et appelle à une réaction internationale6.
- Si la Corée du Nord exprime son indignation, c’est parce que la perspective nucléaire du Japon légitime indirectement ses propres arsenaux. Mais cette indignation masque le fait que ce projet profite autant à la RPDC qu’à l’Iran, soumis à de sévères sanctions, alors que l’Inde, le Pakistan et Israël, ne sont pas sanctionnés. L’article deux du traité n’est pas appliqué uniformément par la communauté internationale, qui l’interprète selon la perception de la respectabilité ou des alliances d’un pays.
Ce pourrait en être fait du traité sur la non-prolifération nucléaire
Le gouvernement japonais pourra-t-il convaincre sa population que, face aux menaces nucléaires de la Chine et de la Corée du Nord, il doit se doter de l’arme nucléaire ? Parviendra-t-il à faire reconnaître la légitimité d’une telle ambition et se faire accepter comme puissance nucléaire ? Cela remettrait en question, voire ferait tomber, le traité sur la non-prolifération nucléaire.
Edouard Valensi, Asie21
- Cf. Asie21 n° 178/2023-12 Corée du Sud – Japon – États-Unis : À l’est du nouveau
- Déclaration du Premier ministre Eisaku Sato devant la Commission du budget de la Chambre des représentants (11 décembre 1967) : « Ma responsabilité est d’assurer et de maintenir la sécurité au Japon conformément aux trois principes non nucléaires de non-possession, de non-production et d’interdiction de l’introduction d’armes nucléaires, conformément à la Constitution de paix du Japon »
- Christopher McFadden, Japan could produce nuclear weapons in three years with current stockpiles, Interesting Engineering, 28/12/2025
- Zhang Tong, Chinese nuclear experts believe Japan could build nuclear weapons in less than 3 years, South China Morning Post, 27/12/2025
- Honourway Asia Pacific Limited, Takaichi to Begin Consideration of Anti-Spy Law Within the Year, World Insight, 27/11/2025
- Meng Zhe, Xu-Pan Yiru et Gao Jie, Japan's nuclear daydream must be stopped, China Daily, 22/12/2025
Japon, Sanae Takaichi, Bombe atomique, Prolifération nucléaire, dissuasion nucléaire force de dissuasion, Traité sur la non-prolifération nucléaire, Plutonium, Uranium,
Encadré 1
Le Cycle d’enrichissement de l’uranium
JNFL : Japan Nuclear Fuel Limited, entreprise japonaise publique qui a pour mission de développer les technologies du cycle du combustible nucléaire dans un contexte d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire
Si le Japon décidait de se doter d’une arme nucléaire, l’acquisition de matériaux fissiles ne poserait pas de difficulté majeure.
- Le pays dispose d’une base industrielle nucléaire étendue et puissante, capable d’abriter discrètement des ateliers pour la fabrication de charges nucléaires. C’est par tonnes que le pays dispose de plutonium.
- Il possède plusieurs tonnes de plutonium.
- La production d’uranium fortement enrichi ne serait pas un obstacle critique, grâce à l’infrastructure industrielle importante de Japan Nuclear Fuel Limited*.
Le site d’enrichissement de Rokkasho a commercialisé 1 700 tonnes d’uranium enrichi dans la fourchette de 3-5 % depuis sa mise en service dans les années 1990.
L’illustration 1 rappelle quelles sont les étapes du cycle d’enrichissement de l’uranium.

Une attention particulière doit être portée à ce qui constitue le cœur de l’installation : la cascade de centrifugeuses. Depuis les années 2010 elle est constituée par des centrifugeuses faisant appel à des architectures et des technologies propres à JNFL.

Outre le cycle original suivi par l’uranium gazeux, toujours selon la JNFL, l’utilisation d’un matériau composite à la place du métal pour le corps du rotor donne aux modèles de centrifugeuse de base des niveaux de performance de séparation 4 à 5 fois supérieurs à celui des centrifugeuses conventionnelles à corps métallique.
Edouard Valensi Asie21
Encadré 2
Une bombe atomique japonaise ? Quel impact des résultats des élections du 8 février ?
Il n’est pas illégitime de s’interroger sur l’éventualité d’une bombe atomique nippone même s’il s’agit aujourd’hui d’une simple conjecture comme le souligne E. Valensi en conclusion. Pour autant cette perspective qui mettrait à mal le Traité de non-prolifération, est, au stade actuel, encore lointaine et hypothétique.
Il est normal pour les autorités japonaises de réfléchir à leur dispositif de sécurité, y compris jusqu’à l’arme ultime de la bombe atomique. Leur pays est entouré de puissances nucléaires.
- la Russie qui a militarisé quatre îles de l’archipel des Kouriles illégalement occupées depuis la fin de la seconde guerre mondiale,
- la Chine dont les capacités militaires ne cessent de croître et qui conteste la souveraineté japonaise des îles Senkaku, voire d’Okinawa, non seulement par des déclarations mais aussi par des manœuvres incessantes en mer et dans l’air,
- la Corée du Nord qui a inscrit l’arme nucléaire dans sa Constitution et effectue régulièrement des tirs de missile dont certains, dans le passé, ont survolé le nord du Japon.
L’autorisation donnée fin octobre par D. Trump à la Corée du Sud de construire des sous-marins à propulsion nucléaire dont on peut penser qu’ils ne feront pas que du cabotage, doit interroger les dirigeants politiques et militaires à Tokyo. Enfin les récents documents publiés à Washington (National Security Strategy et le National Defense Strategy), en faisant du Japon et de la Corée du Sud, sans mention de leurs préoccupations régionales, des supplétifs des États-Unis dans leur rivalité avec la Chine, présentée parfois comme un ennemi stratégique et parfois comme un partenaire dans un duopole mondial, créent de l’incertitude au regard de la protection américaine.
Personne ne nie au Japon la capacité technique de produire une arme nucléaire, et ce depuis bien longtemps, au moins depuis le développement du nucléaire civil dans les années 1970. Le nier serait quasiment offensant pour les scientifiques et industriels nippons.
L’adaptation des moyens de défense est une question récurrente dans la vie politique japonaise. La prohibition de la guerre et du recours aux armes établie par l’article 9 de la Constitution a, depuis la guerre de Corée, donné lieu à diverses interprétations. Celles-ci ont permis la formation de forces armées sous l’appellation de Forces d’auto-défense, leur déploiement à l’extérieur d’abord à des fins humanitaires puis de protection des intérêts nationaux, l’établissement d’une base à proximité de l’aéroport de Djibouti, et le vote de la loi de 2015 posant les termes d’une « menace existentielle pour la survie ».
La Constitution n’empêche pas un accroissement significatif des dépenses budgétaires de sécurité comme le souhaitait l’ancien Premier Ministre Abe et l’a affirmé avec force l’ancien Premier Ministre Kishida, fin 2019.
Deux élections passées ont apporté une majorité massive au Parti libéral démocrate : en 1986 en faveur du gouvernement Nakasone puis en 2012 au moment du retour au pouvoir de Abe Shinzo. Les victoires de ces deux personnalités situées politiquement à la droite de ce parti et qui inspirent Mme Takaichi Sanae, ont conduit à une résurgence des craintes du militarisme nippon d’avant-guerre. Cette perspective est habilement exploitée par la Chine et relève souvent du fantasme dans la presse occidentale. Il n’est pas étonnant qu’il en soit de nouveau ainsi avec l’actuelle Première ministre qui pratique un langage clair et parfois cru, et dispose, depuis le 8 février, d’une majorité des deux tiers à la Chambre des représentants sans même tenir compte de ses alliés. Cette « super-majorité » lui offre, entre autres, la capacité d’engager une réforme constitutionnelle de l’article 9 mais sans lui donner la certitude de réussir car il lui faudrait une majorité équivalente à la Chambre des conseillers pour la faire voter ou décider d’avoir recours à un référendum, procédure qui n’a jamais été utilisée. Elle devrait d’abord obtenir l’accord de son parti – a priori possible mais pas sans débat –, la neutralité bienveillante des oppositions de gauche et de droite – pas évidente à gauche et dans la presse –, et le consentement de l’opinion publique. Celle-ci ne considère plus son pays comme une « Suisse de l’Extrême-Orient », riche et tranquille, mais reste très réservée à l’égard du nucléaire civil et plus encore militaire, quand bien même les jeunes générations ont quelque peu perdu la mémoire de l’apocalypse atomique d’Hiroshima et Nagasaki. Ses attentes ont en priorité trait au pouvoir d’achat, l’inflation sur les produits de base et l’énergie, et aux questions de santé ou de société, pas à la bombe atomique ou à la révision constitutionnelle.
Au mieux – au pire selon certains – Mme Takaichi aura besoin de temps pour bâtir un consensus sur une révision constitutionnelle, et éventuellement sur la bombe atomique, sauf à prendre le risque d’une déflagration politique au Japon et des réactions très hostiles à l’étranger. Abe Shinzo a eu 8 ans et n’a pas pu aller au-delà d’une nouvelle interprétation constitutionnelle et de la loi de 2015. Les prochaines élections à la Chambre des conseillers auront lieu mi-2028. La mini- polémique de décembre sur l’aménagement des trois principes nucléaires1, déclenchée par un conseiller dont personne ne peut affirmer que son propos était un « ballon sonde », une réflexion personnelle ou une gaffe, et étouffée en quelques jours, montre bien les limites de l’action gouvernementale.
Jean-Yves Colin, Asie21
- Cf. Asie21 n° 201/2026-01 Japon : Débat esquissé sur la règle des Trois Principes